
10 janvier
Ils sont malades.
Ç'a commencé par maman. Elle n'a pas réussi à se lever ce matin.
— Je dois couver quelque chose. Que personne ne s'approche de moi.
Matt et moi on s'est mis à l'écart et on a chuchoté de manière à ce qu'elle n'entende pas.
— On ne peut pas la mettre ailleurs, a-t-il dit. Dans la cuisine, elle gèlerait. Tant pis, on prend le risque.
Mais Jonny s'est alors mis à hurler. C'était le cri le plus terrifiant que j'aie jamais entendu. On a couru vers lui. Il délirait, rendu fou par la fièvre.
— Aspirine, ai-je articulé, et j'ai couru vers le garde-manger pour prendre le tube.
Matt a mis une casserole d'eau à chauffer sur le poêle pour faire du thé.
Maman était presque inconsciente au moment où le thé était prêt. Je lui ai soulevé la tête et fait descendre le thé et l'aspirine dans la gorge. J'avais peur qu'elle ne s'étrangle avec, mais après l'avoir vue avaler, je lui ai reposé la tête sur l'oreiller. Comme elle tremblait terriblement, j'ai pris une de mes couvertures et l'ai enveloppée dedans.
C'était plus difficile avec Jon. Il agitait les bras avec une telle frénésie qu'il m'a fait tomber en me cognant la joue. Matt s'est placé derrière lui et lui a bloqué les mains pendant je lui enfonçais les cachets dans la bouche et lui faisais boire le thé. Puis j'ai couru à la salle de bains pour prendre l'alcool à 90 degrés. Matt a retourné Jon et l'a immobilisé au sol pendant que je lui frictionnais le dos. Il était brûlant de fièvre et n'arrêtait pas de rejeter ses couvertures.
— Nous avons besoin d'aide, ai-je dit. Je ne sais pas si je fais ce qu'il faut.
Matt a hoché la tête.
— J'y vais, a-t-il proposé. Tu restes là et tu t'occupes d'eux.
Il s'était à peine relevé qu'il a commencé à osciller. Pendant un moment atroce, j'ai cru qu'il allait s'agripper au poêle pour se retenir de tomber, mais il est revenu à lui et s'est affalé sur le matelas de Jon.
— Je vais y arriver, a-t-il marmonné, et il a rampé jusqu'à son matelas. Ne t'inquiète pas.
Je ne savais pas s'il voulait dire qu'il pouvait atteindre son matelas ou aller chercher de l'aide, mais il était clair qu'il n'irait nulle part. Je lui ai tendu deux comprimés et un mug de thé.
— J'ai besoin que tu restes là, ai-je décrété alors qu'il me faisait signe qu'il arrivait à se lever. Maman et Jon sont hors d'état de s'occuper de quoi que ce soit. Tu dois t'assurer que le feu ne s'éteint pas et que Jon reste couvert. Tu en es capable ? Je ne sais pas combien de temps je vais être absente.
— Ça va aller, a-t-il grommelé. Vas-y. Peter saura quoi faire.
Je l'ai embrassé sur le front. Il était chaud, mais rien à voir avec maman et Jon. J'ai ajouté deux bûches dans le poêle, mis mon manteau, mes bottes, mon écharpe et mes gants. Les skis se trouvaient dans le vestibule. Je les ai pris, puis j'ai fermé la porte derrière moi.
Le temps n'était pas trop mauvais, mais j'avais oublié d'enfiler la quatrième paire de chaussettes pour caler mes pieds dans les chaussures de papa, et je suis tombée une bonne dizaine de fois sur le trajet. Comme j'atterrissais dans la neige et sur un tas de neige, je ne me faisais jamais mal, mais bien sûr j'étais trempée jusqu'aux os. Je n'y prêtais même pas attention. Chaque fois que je tombais, je me relevais pour repartir aussitôt. Personne d'autre ne pouvait nous sauver. Tout reposait sur moi.
J'ignore combien de temps il m'a fallu pour atteindre l'hôpital. Je me rappelle avoir pensé que j'aurais dû manger quelque chose avant de partir, donc il ne devait pas être loin de midi quand je suis arrivée là-bas. Mais ça n'avait aucune importance. Rien n'avait d'importance hormis trouver du secours.
Contrairement à la dernière fois où j'étais venue ici, les abords de l'hôpital étaient totalement déserts. Pas de gardes pour m'empêcher d'entrer. J'ai éprouvé un moment de pure terreur à l'idée que je ne verrais personne à l'intérieur, mais en poussant la porte d'entrée, j'ai pu entendre des bruits venant du fond.
Le hall étant vide, j'ai suivi les voix. Je n'avais jamais vu un hôpital aussi calme. Les lumières étaient éteintes, et je me suis demandé si leur générateur avait fini par s'arrêter.
Si l'hôpital n'était plus en activité, notre seul espoir s'évanouissait.
Enfin j'ai compris l'origine du bruit. C'étaient deux femmes — des infirmières, je suppose — assises dans une pièce vide. J'ai foncé vers elles, soulagée de les voir, terrifiée par ce qu'elles allaient m'apprendre.
— J'ai besoin de voir le Dr Elliott, ai-je dit. Peter Elliott. Il est ici ?
— Elliott, a répété l'une des femmes, et elle s'est gratté le bas du cou. Il est mort samedi, hein, Maggie ?
— Non, je crois que c'était vendredi, a répondu Maggie. Rappelle-toi, vendredi on a perdu dix personnes et on a pensé que c'était la fin. Puis samedi on en a perdu dix-sept. Mais je crois que lui, c'était vendredi.
— Je suis quasi certaine que c'était samedi, a insisté la première femme. Peu importe, d'ailleurs. Il est décédé. Comme tout le monde.
Il m'a fallu un moment pour réaliser qu'elles disaient que Peter était mort. Peter, qui avait fait tout ce qu'il avait pu pour nous protéger et nous soigner, Peter était mort.
— Peter Elliott, ai-je répété. Le Dr Elliott. Ce Peter Elliott-là.
— Mort exactement comme les autres, a confirmé Maggie, et elle a eu une sorte de rire. J'imagine que nous serons les prochaines.
— Nan ! a protesté la première femme. Si nous ne sommes pas encore mortes, rien ne pourra plus nous tuer.
— La grippe, a expliqué Maggie. Depuis deux semaines. Partout dans la ville. Les gens continuent de venir ici, comme si on pouvait faire quelque chose, et tout le personnel de l'hôpital l'a attrapée, à l'exception de Linda, que tu vois, et de moi, avec deux autres. Nous serions bien rentrées chez nous sauf que nous avons peur de ce que nous allons y trouver, et en plus nous pourrions contaminer nos familles. C'est marrant, hein ? On a survécu à tant de choses et c'est la grippe qui va tous nous achever.
— Ma famille est atteinte. Vous n'avez aucun médicament pour la soigner ? Il doit bien y avoir quelque chose ?
Linda a secoué la tête.
— C'est la grippe, ma chérie. Il faut seulement attendre que ça passe. Sauf que personne n'est plus assez fort pour résister.
— C'est une mauvaise souche. Comme en 1918. Le genre qui vous tuerait de toute façon.
— Mais ma famille ? ai-je insisté. Qu'est-ce que je dois faire ?
— Les installer confortablement, a dit Maggie. Surtout, ne les ramène pas ici quand ils seront morts. On ne prend plus les corps.
— Je leur ai donné de l'aspirine, ai-je continué. Et les ai frictionnés à l'alcool. C'était bien ce qu'il fallait faire ?
— Écoute, ma chérie, a répondu Maggie, quoi que tu fasses, ça revient au même. Peut-être que tu auras de la chance. Peut-être que ta famille est plus solide. L'aspirine ne leur fera pas de mal. Les frictions à l'alcool non plus. Prie, si ça t'aide à te sentir mieux. Mais on ne peut rien contre ce qui va arriver. Et ça arrivera vite.
— Tu peux tenter les aliments liquides, est intervenue Linda. Si tu as de quoi, essaie de les faire manger. Ils vont avoir besoin de toutes leurs forces.
Maggie a secoué la tête.
— Garde la nourriture pour toi, ma chérie, a-t-elle dit. Tu as l'air en bonne santé. Tu es peut-être comme nous, tu résistes au virus. Tes parents voudraient que tu vives. Prends soin de toi. Quoi que tu tentes, ça n'empêchera pas ta famille de vivre ou de mourir.
— Non ! ai-je crié. Je ne vous crois pas. Il doit y avoir quelque chose à faire.
— Il y avait combien de personnes ici, la semaine dernière ? a demandé Maggie. Une centaine, peut-être plus. On en a perdu la moitié le premier jour. Rentre chez toi et reste avec tes parents. Donne-leur tout le réconfort que tu peux.
— Désolée, a ajouté Linda. Je sais que c'est pas de chance. Désolée au sujet du Dr Elliott. C'était quelqu'un de bien. Il a travaillé jusqu'à la fin, puis il s'est écroulé d'un coup et il est mort. De nombreux membres de l'équipe sont morts comme ça, en travaillant jusqu'à leur dernier souffle. Mais peut-être que ta famille va s'en sortir. Ça arrive.
Inutile de rester. Je les ai remerciées et j'ai repris le chemin de la maison.
Le vent s'était levé et je l'ai eu de face sur l'essentiel du trajet. Je trébuchais autant que je skiais, en faisant mon possible pour ne pas éclater en sanglots. Peter était mort. J'imaginais que maman et Jon n'étaient pas en meilleur état. Et Matt n'allait pas tarder.
Je me suis souvenue de mon air inspiré quand Jon m'avait demandé ce qu'il ferait s'il était le dernier en vie. Et maintenant c'était à moi d'affronter cela.
Hier encore, tout allait bien. Mais ce soir je risquais de me retrouver complètement seule.
Je me suis dit et répété que j'empêcherais cela. Nous étions forts. Nous mangions, nous avions le chauffage et une maison. Jusqu'ici nous avions eu de la chance. La chance continuerait. La vie continuerait.
Le ciel s'assombrissait quand j'ai enfin regagné la maison, mais on aurait dit un ciel de neige, et j'étais sûre qu'il aurait dû faire jour. J'ai rassemblé tout mon courage en ouvrant la porte. Arrivée dans la véranda, j'ai constaté que la situation avait à peine changé. Maman était tellement immobile que je me suis agenouillée auprès d'elle pour m'assurer qu'elle respirait encore. Jonny délirait toujours, mais il était couvert et ne remuait plus autant les bras. Matt était allongé sur son matelas, les yeux grands ouverts, et il s'est tourné quand il a vu que j'étais rentrée.
— Peter, a-t-il murmuré.
J'ai secoué la tête.
— À nous de jouer, ai-je dit. Ce n'est que la grippe. Ça va aller.
— D'accord, a-t-il répondu, et il a fermé les yeux.
Durant le moment le plus horrible de ma vie, j'ai cru qu'il était mort : il avait tenu jusqu'à mon retour, et là, il s'était enfin autorisé à mourir. En fait, il s'était juste endormi. Il respirait faiblement, mais il était bien vivant.
J'ai mis du bois dans le poêle et me suis effondrée sur mon matelas. Je n'en ai plus bougé. Je ne sais même pas pourquoi j'écris ça, sauf que je me sens pas trop mal mais que demain je serai peut-être morte. Et si ça arrive et que quelqu'un trouve mon journal, je veux qu'il sache ce qui s'est passé.
Nous sommes une famille. Nous nous aimons. Nous avons eu peur ensemble et avons lutté ensemble. Si c'est ainsi que ça doit se terminer, eh bien, finissons-en.
Mais s'il vous plaît, faites que je ne sois pas la dernière à mourir.
11 janvier
Nous avons survécu.
Aucune amélioration du côté de maman et de Jonny. Faire avaler l'aspirine à maman s'est révélé quasiment impossible.
Elle a beaucoup toussé et a tout recraché. J'ai dû dissoudre les cachets dans son thé.
Jonny passe du délire à l'hébétude. Je ne sais pas ce qui m'effraie le plus.
Matt est le moins malade des trois, et je pense vraiment qu'il va s'en sortir. Il dort une grande partie de la journée, mais quand il se réveille, il a toute sa tête.
Je leur donne de l'aspirine et des remèdes contre le rhume toutes les quatre heures, je les ai lavés à l'éponge et les ai frictionnés à l'alcool. Jonny n'arrive pas à garder ses couvertures sur lui.
J'ai réchauffé du bouillon de bœuf et les ai nourris à la cuillère, en tenant la tête de maman et celle de Jonny. Matt était capable de rester éveillé assez longtemps pour avaler quelques gorgées tout seul.
Il faut prendre ça comme un bon signe.
Quand je suis sortie ce matin pour vider le bassin, j'ai découvert qu'il neigeait de nouveau. Ç'a avait dû commencer hier, juste après mon retour. A l'évidence, il y aurait une accalmie dans la matinée, mais nous aurions sans doute quinze centimètres de neige en plus. Et puis, quelle importance ?
Je n'ai pas de fièvre. Je suis fatiguée d'avoir veillé et j'ai du mal à me rappeler qu'il faut manger, mais je ne suis pas malade du tout. Je suis peut-être folle, mais je continue à croire que si maman, Jonny et Matt ont tenu jusque-là, c'est qu'ils ne vont pas mourir. Linda et Maggie avaient l'air de dire que tous les gens à l'hôpital étaient morts le jour même où ils étaient tombés malades.
Maman gémit. Je ferais mieux d'aller voir.
12 janvier
Rien de changé.
Matt est un peu plus faible. Jonny un peu plus calme. Maman a de plus en plus de mal à avaler.
Cette nuit, il y a eu une tempête de pluie verglaçante. Les branches des arbres sont toutes recouvertes d'une glace grisâtre.
13 janvier
C'est Horton qui m'a réveillée. Il miaulait. Je ne m'étais même pas rendu compte que je m'étais endormie. Je me rappelle avoir mis des bûches dans le poêle et m'être allongée pour quelques minutes, et j'ai dû sombrer.
Horton miaulait et moi je toussais. Une toux à vous arracher les boyaux.
Puis j'ai réalisé que la pièce était remplie de fumée et que nous toussions tous.
J'ai pensé : « La maison ne peut pas être en feu parce que ce serait vraiment trop drôle. » J'ai réussi à allumer ma lampe torche, comme si j'avais besoin de vérifier si la maison brûlait, mais je n'ai pas vu de flammes.
J'ai balayé la pièce avec ma lampe et j'ai vu de la fumée qui s'échappait du poêle. Il y avait eu un retour d'allumage qui avait tout enfumé.
On peut mourir d'avoir inhalé de la fumée.
Ma première pensée a été de ficher le camp, de sortir en courant pour respirer. Mais les autres toussaient aussi, ce qui voulait dire qu'ils étaient vivants et que je devais les tirer de là.
Maman et Jonny étaient bien trop faibles pour se lever tout seuls. Je n'ai pas osé les emmener dehors. Le sol de la cuisine devrait faire l'affaire.
J'ai pris mes couvertures et j'en ai attrapé une sur le lit de Matt, le réveillant au passage. J'étais à moitié aveuglée par la fumée mais j'ai réussi à étaler les couvertures sur le sol de la cuisine. Pour retourner dans la véranda, il m'a fallu rassembler tout mon courage, mais j'y suis arrivée. Dieu merci, Matt avait assez de force pour m'aider à traîner d'abord Jonny, puis maman jusque dans la cuisine. J'ai dit à Matt de ne plus bouger, et je suis retournée quelques secondes à la véranda pour prendre les coussins et les couvertures de chacun. Matt m'a aidée à les installer. Il haletait si fort que j'ai eu peur qu'il ait une crise cardiaque, mais il m'a fait signe de continuer.
Ensuite je suis allée tourner le thermostat pour mettre la chaudière en marche, mais je n'ai rien entendu. Je me suis rappelé que papa et Matt avaient trafiqué un élément de batterie sur la chaudière, et il fallait que j'aille dans la cave pour l'allumer. Je suis retournée dans la cuisine, où maman, Matt et Jonny étaient en train de cracher leurs poumons, et j'ai ouvert la porte de la cave. Au moins l'air y était sain, mais la température probablement proche de - 15°C, et je regrettais de ne pas avoir mis mes chaussures. Cramponnée à ma lampe torche, j'ai foncé jusqu'à la chaudière, hésitant un moment sur ce qu'il fallait faire, puis j'ai tiré sur l'interrupteur de droite. La chaudière s'est aussitôt mise en marche. Nous avions encore du fioul. J'ai remonté l'escalier aussi vite que j'ai pu et j'ai réglé le thermostat sur 18°C.
Comme Horton avait suivi tout le monde dans la cuisine, je n'avais pas à me soucier de lui. Je suis allée dans la salle de bains et j'ai pris le sirop à la codéine que j'avais trouvé chez Mrs Nesbitt. J'en ai donné en premier à Matt, et sa toux s'est suffisamment calmée pour qu'il m'aide à en administrer à Jonny et à maman. J'hésitais à en prendre moi-même, de peur que la codéine me fasse dormir. Donc j'ai attrapé un gant et l'ai trempé dans une carafe d'eau. J'ai recouvert ma bouche avec et suis retournée dans la véranda.
La panique m'a envahie. La pièce était tellement enfumée qu'il était devenu presque impossible de respirer. Je n'arrivais pas à réfléchir à ce que je devais faire. On allait mourir, et tout ça à cause de moi.
C'est la rage qui m'a poussée à agir. D'abord j'ai ouvert la porte de derrière pour aérer la pièce. J'avais enfin un atout : le vent soufflait dans la bonne direction.
Je suis restée dehors assez longtemps pour remplir mes poumons d'air frais. C'était une bonne chose de m'être endormie avec mon manteau, mais même ainsi je n'ai pas pu rester plus d'une minute puisque je n'avais pas mes chaussures. Cependant, j'avais assez pris l'air pour pouvoir retourner dans la véranda.
Impossible d'ouvrir les lucarnes à cause de la neige qui les recouvrait. Je me suis maudite de ne pas être allée chercher l'échelle pour les dégager, mais il était trop tard, maintenant. J'ai retiré le contreplaqué d'une des fenêtres en face de la porte et j'ai ouvert la fenêtre. Ça a fait courant d'air, et j'ai vu la fumée qui commençait à s'estomper.
Je savais ce que je devais faire ensuite : me débarrasser de la bûche qui avait causé le retour. J'ai passé la tête dehors et respiré à fond plusieurs fois avant d'aller ouvrir le poêle.
La fumée m'a submergée. J'ai dû ressortir en courant et frotter mes yeux brûlants avec une poignée de neige. J'en ai avalé un peu. « Maman va me tuer », ai-je pensé. « Boire de la neige qui n'a pas bouilli... »
A cette pensée je me suis mise à rire et à tousser de plus belle. Je riais, pleurais, toussais et m'étranglais. Malgré tout ça, je voulais bien être maudite si je mourais, et aller direct en enfer si je laissais Matt, Jon et maman dans cet état.
Je suis donc retournée dans la véranda. La fumée était encore si épaisse que j'ai cru que j'allais cracher mes poumons. J'ai rampé jusqu'au poêle et j'ai mis les gants anti-chaleur. Puis j'ai plongé la main pour retirer la bûche.
Même avec les gants, je pouvais sentir que la bûche était humide. Chaude et humide, bouillante et fumante. Je la passais d'une main à l'autre en revenant à la porte et je l'ai balancée dehors.
La bûche n'aurait pas dû être mouillée. Jusque-là, nous n'avions jamais eu ce genre de problèmes avec le bois que Matt et Jonny avaient coupé. J'ai réalisé que c'était le poêle qui devait être mouillé. De la neige, ou de la glace, était peut-être tombée par le conduit.
Pour éviter que ça ne se reproduise, il me fallait sécher le poêle. Cela impliquait que je devais faire un autre feu, et donc produire encore plus de fumée.
Tout mon corps s'est mis à trembler. C'était stupide, mais je continuais à me dire combien la vie était injuste. Pourquoi fallait-il que ça tombe sur moi ? Pourquoi n'étais-je pas souffrante, avec Matt pour s'occuper de moi ? Ou Jon ? C'est lui qui avait eu le plus à manger. Qu'est-ce qu'il avait besoin de tomber malade ? C'est lui qui aurait dû être résistant. C'est lui qui aurait dû s'étouffer, pendant que moi je restais bien au chaud dans la cuisine, à me shooter à la codéine.
Bon, inutile de rêver. J'ai balayé la pièce du regard pour trouver quelque chose à mettre dans le poêle. Pas une bûche. Elle serait tout de suite mouillée et il faudrait tout recommencer. Il me fallait brûler beaucoup, beaucoup de papier.
J'ai d'abord pensé aux manuels, mais je savais que maman me tuerait. Si nous nous rétablissions et qu'elle découvrait qu'on ne pouvait plus étudier, elle me tuerait. Mais si je nous sortais de là, je pouvais bien brûler un manuel en guise de récompense.
J'ai quitté la véranda et traversé la cuisine. Tout le monde toussait encore, mais pas comme avant. Malgré son air fiévreux, Matt m'a fait signe de dégager quand j'ai commencé à tourner autour de lui.
— Ça va, a-t-il chuchoté.
Je n'avais pas d'autre choix que de le croire. Je suis montée et j'ai ramassé deux livres que j'avais rapportés de mon unique journée d'école. Pendant que j'y étais, j'ai enfilé des vêtements secs et des chaussures. Tout de suite ça allait beaucoup mieux.
Je suis retournée à la cuisine et j'ai rafraîchi mon gant. Puis j'ai rampé de nouveau dans la véranda. La fumée avait diminué, mais dès que j'ai rouvert le poêle, elle s'est de nouveau répandue dans la pièce.
J'ai déchiré les pages du manuel une à une. D'une main tremblante, j'ai frotté une allumette et jeté le papier enflammé dans le poêle. La fumée devenait plus épaisse, je n'étais pas sûre de pouvoir la supporter. J'ai fourré dedans autant de papiers que je pouvais, et après avoir estimé que le feu durerait au moins une minute, je me suis autorisée à aller respirer une bouffée d'air à la porte. Quand je suis revenue, j'ai déchiré encore quelques pages et les ai jetées dans le poêle.
Je ne sais pas pendant combien de temps j'ai brûlé du papier, mais je sais que j'ai utilisé un manuel et demi. Si le lycée veut les récupérer, il n'aura qu'à me poursuivre en justice.
Le poêle s'est enfin arrêté de fumer. J'ai déchiré le reste du second livre et l'ai recouvert avec un peu de mon petit bois. Le feu avait pris. J'ai ajouté deux bûches et tout s'est bien passé.
J'ai rempli une casserole de neige et l'ai posée au-dessus du poêle pour avoir un peu d'humidité dans la pièce. J'ai attendu une demi-heure environ, puis j'ai fermé la fenêtre. J'ai attendu une autre demi-heure, à regarder le feu pour m’assurer qu'il n'allait pas se remettre à fumer avant de refermer la porte.
Plus que tout, je voulais me rouler en boule sur le sol de la cuisine et dormir. Mais je n'osais pas laisser le poêle sans surveillance. Donc je suis restée éveillée, et j'ai quitté la véranda seulement deux fois, pour aller voir maman, Matt et Jonny.
La fenêtre que j'ai dégagée est exposée à l'est. Je peux voir le ciel s'éclaircir, j'en déduis que c'est l'aube. Le 13 janvier est vraiment terminé.
Je les garde tous dans la cuisine pour le moment. Je vais leur donner de l'aspirine et les laisser se rendormir. Il a fallu des heures pour que la maison passe de l'ère glaciaire à 18°C, autant qu'ils en profitent. En plus, la véranda pue la fumée, et je vais devoir ouvrir la fenêtre et la porte pour aérer. On va dormir sur des matelas enfumés pendant des semaines.
Si tout ça ne nous a pas tués, plus rien ne le fera. Nous sommes le 14 janvier, je vois l'aube se lever, et nous allons vivre.
14 janvier
Nous sommes encore en vie.
J'ai peur de laisser Matt, Jonny et maman dans la cuisine, et j'ai peur de les faire revenir dans la véranda. Ce que je crains le plus, c'est que Matt n'ait pas la force de m'aider à les ramener dans la véranda.
J'espère seulement que nous avons assez de fioul pour passer la nuit.
Je pue la fumée et respirer me fait horriblement mal.
15 janvier
Après avoir donné à maman son aspirine du matin, je me suis penchée sur elle et l'ai embrassée sur le front. C'était comme dans La Belle au bois dormant. Maman a ouvert les yeux, m'a regardée bien en face et m'a dit :
— Pas avant d'avoir fini tes devoirs.
J'ai éclaté de rire.
— Ne te moque pas de moi, jeune fille, a-t-elle grondé.
— Bien, madame, ai-je répondu, faisant tout mon possible pour m'en empêcher.
— Parfait. Je vais préparer le dîner maintenant.
Elle a essayé de se relever.
— Non, ça va, je n'ai pas faim, ai-je dit.
— N'importe quoi, a-t-elle rétorqué, puis elle s'est rendormie.
Sa respiration était régulière et je pouvais voir que la fièvre l'avait quittée.
Elle s'est réveillée quelques heures plus tard et avait l'air abasourdie de se trouver dans la cuisine.
— Tout va bien ? a-t-elle demandé.
— Ça va.
Elle a regardé un peu plus loin et a vu Jonny et Matt qui dormaient par terre.
— Que font-ils ici ? Que se passe-t-il ?
— Il y a eu un problème avec le poêle. Du coup, j'ai allumé la chaudière et vous avez dormi ici.
— Tu as vraiment mauvaise mine. Est-ce que tu manges correctement ?
— Non.
Maman a hoché la tête.
— Comme nous tous, a-t-elle conclu, et elle s'est de nouveau rendormie.
Quand elle s'est réveillée ce soir, elle était à peu près normale. Elle a voulu se redresser, et elle m'a demandé comment tout le monde se portait. Je lui ai fait un récapitulatif.
— Combien de temps avons-nous été malades ? a-t-elle demandé.
— Je n'en sais rien. J'ai perdu le fil. Quelques jours.
— Et tu t'es occupée de nous tout ce temps ? Toute seule ?
— Matt m'a aidée.
Je voulais m'effondrer à côté d'elle et pleurer pour qu'elle me prenne dans ses bras et me réconforte. Bien sûr, je ne pouvais rien faire de tout ça.
— Le vrai problème, c'était le poêle, mais il est réparé maintenant. Demain on retournera peut-être dans la véranda.
— Depuis quand n'as-tu pas mangé ?
— Je n'avais pas faim. Ça va.
— Tu as besoin de manger. Il ne faut pas que tu tombes malade. Va te chercher une boîte de macédoine et mange-la.
— Maman.
— C'est un ordre.
J'ai donc obéi. Et une fois que j'ai terminé la conserve de légumes j'ai réalisé que j'avais une faim de loup. Je suis retournée au garde-manger et me suis ouvert une boîte de carottes, que j'ai avalée en entier. Comme je n'avais sans doute plus mangé depuis deux jours, j'estimais y avoir droit.
Puis je me suis rendu compte que maman était assez remise pour se nourrir aussi, si bien que j'ai réchauffé une boîte de soupe et lui en ai donné. Matt s'est réveillé et s'est joint à elle.
— Je me fais du souci pour Jonny, a dit maman après avoir fini sa soupe. Tu crois que tu pourrais aller chercher Peter et lui demander de l'examiner ?
— Je suis déjà allée à l'hôpital. Dès le premier jour, quand vous êtes tous tombés malades. C'est la grippe, et la seule chose à faire est d'attendre que ça passe.
— Je me sentirais mieux si Peter pouvait le voir, a insisté maman. Je sais que tu fais tout ce que tu peux, mais Peter est docteur.
— Il est trop tard pour se rendre où que ce soit aujourd'hui. On verra comment Jonny sera demain, d'accord ? Maintenant, rendors-toi.
Dieu merci, c'est ce qu'elle a fait. Avec tout ce qui s'est passé, je n'ai même pas réfléchi à la manière de lui annoncer la mort de Peter.
16 janvier
Jonny m'a réveillée ce matin. Il dormait dans l'embrasure de la porte, la tête dans la véranda, les pieds dans la cuisine.
— J'ai faim, a-t-il dit.
Il avait beau être faible, c'était bien mon Jonny.
— Je vais te préparer de la soupe.
Je me suis levée, suis allée prendre une boîte dans le garde-manger et l'ai réchauffée sur le poêle.
Il était capable de se tenir assis et a mangé presque toute la soupe. Pendant ce temps, maman et Matt se sont réveillés à leur tour. J'ai réchauffé une autre conserve de soupe pour eux et bientôt ils étaient tous assis en train de manger et même de parler.
— Ne devrait-on pas retourner à la véranda ? a demandé maman.
— Plus tard, ai-je répondu. Laisse-moi d'abord changer tes draps.
Je suis allée à l'étage pour en prendre des propres. J'aurais voulu retourner les matelas, mais comme je n'avais pas assez de force, je me suis dit que ce n'était pas grave.
Une fois les lits refaits, j'ai aidé chacun à se lever. D'abord Matt, puis maman, et enfin Jonny. Ils se sont tous écroulés sur leur matelas. La distance entre la cuisine et la véranda les avait épuisés. Mais un bon moment après, j'ai pu constater que chacun se réveillait de sa sieste en bien meilleure forme. J'ai réchauffé des légumes et ils ont tout mangé.
J'ai fait la toilette de chacun avec un gant, puis j'ai ramassé leurs draps et leurs taies d'oreiller sales et j'ai passé l'après-midi à les laver. Puisque la maison est à nouveau chaude, j'ai pu étendre le linge dans la cuisine et le salon. Quand la lessive me paraissait encore humide, je montais le chauffage. Je n'aurais sans doute pas dû le laisser aussi longtemps, mais c'était un luxe total de faire la lessive dans une cuisine chaude !
17 janvier
Ils n'arrêtent pas de râler et de réclamer. « Va me chercher ceci. » « Apporte-moi ça. » « J'ai chaud. » « Il y a trop de lumière. » « Il fait trop sombre. » « Pourquoi fais-tu ci ? » « Pourquoi ne fais-tu pas ça ? »
Je les déteste tous.
19 janvier
À ce que j'ai pu constater, tout le monde va beaucoup mieux. Je me faisais surtout du souci pour Matt. Il n'a pas été aussi malade que maman et Jonny, mais il est encore très faible.
Je crains qu'il ne se soit fatigué le cœur quand il m'a aidée à traîner maman et Jonny hors de la véranda.
Maman et Jonny ont fait quelques pas aujourd'hui.
21 janvier
Tous les malades ont droit à trois repas par jour. Décision peut-être suicidaire, mais c'est tellement merveilleux de les voir manger.
Maman prétend que demain elle sera assez forte pour préparer un repas.
Jon a demandé ses cartes de base-ball et a passé son après-midi à les classer. Matt m'a demandé de lui apporter un roman policier et il l'a lu dans la journée.
Ce soir, il m'a dit de ne pas m'inquiéter pour le feu. Il s'en occupera pendant que je prendrai une bonne nuit de repos.
Je pense que je vais suivre son conseil à la lettre.
23 janvier
J'ai dû dormir deux jours d'affilée. Je me sens vraiment sonnée et affamée.
Maman me prépare une tasse de thé. Matt et Jonny jouent aux échecs.
Même Horton dort sur mon matelas.
Je crois qu'on va s'en sortir.
26 janvier
Aujourd'hui j'ai grimpé sur le toit et j'ai enlevé la neige. C'était sur ma liste de choses à faire depuis cette nuit de cauchemar, mais je voulais être sûre que quelqu'un serait assez fort pour se porter à mon secours en cas de problème.
Jon se rétablit plus vite que maman et Matt. Cet après-midi, je me suis dit que je pouvais prendre le risque. C'était un boulot pénible, et j'ai du mal à imaginer ce que ça avait dû être après le blizzard, avec autant de neige en plus.
Je fais d'ailleurs le travail de tout le monde ces temps derniers : dégager la neige, laver le linge, préparer les repas, etc. Heureusement, Jon recommence demain à faire la vaisselle. Il a hâte de se bouger, mais nous sommes tous d'accord qu'il doit y aller doucement et s'assurer qu'il est complètement guéri. Comme maman n'était pas enchantée de le voir rester dehors pendant que je dégageais le toit, j'ai travaillé aussi vite que j'ai pu, et l'état de Jon n'a pas l'air d'avoir empiré depuis.
Je suis plus fatiguée que je ne l'ai jamais été, mais je pense que ça va passer. L'important, c'est que je ne sois pas tombée malade, et de l'avis de tout le monde il y a peu de risques que ça m'arrive maintenant. Un peu comme Maggie et Linda les deux infirmières. J'espère qu'elles ont eu autant de chance avec leur famille que moi avec la mienne.
27 janvier
J'étais dans la cuisine à faire la lessive quand maman est venue me voir.
— Tu ne devrais pas être là, l'ai-je grondée. Retourne à la véranda.
— Juste une minute. Il faudrait qu'on discute un peu toutes les deux.
Fut une époque, cette phrase aurait signifié « les ennuis commencent ». Maintenant, ça voulait simplement dire qu'elle voulait me parler en tête à tête. Je lui ai souri et j'ai continué à frotter.
— Je veux que tu saches combien je suis fière de toi, a-t-elle déclaré. Je n'ai pas de mots pour t'exprimer ma reconnaissance. Sans toi, nous serions tous morts et tu le sais. Nous te devons la vie.
— Tu aurais fait la même chose pour moi, ai-je répondu, les yeux fixés sur le linge sale.
Je savais que si je regardais maman je me mettrais à pleurer, et je ne voulais pas parce que je craignais de ne plus pouvoir m'arrêter.
— Tu es une fille vraiment exceptionnelle, a continué maman. Non, tu es une femme vraiment exceptionnelle, Miranda. Merci.
— Je t'en prie. C'est tout ? Parce que si c'est tout, tu devrais vraiment retourner dans la véranda.
— Attends. Il y a un point que j'aimerais éclaircir. Ces premiers jours — en fait, tout est flou dans ma tête. Est-ce que Peter était là ? Je crois me souvenir que tu es partie le chercher, mais je ne me souviens pas de l'avoir vu. L'as-tu ramené ici ? A-t-il su que nous étions malades ? Je sais qu'il est quasi impossible de se rendre d'ici à l'hôpital, donc je ne suis même pas sûre que tu y sois arrivée. Mais as-tu essayé ? Je suis désolée. J'essaie seulement de remettre les choses à leur place et de leur trouver un sens.
Cette fois, je n'ai pas regardé le linge. Je me suis séché les mains et me suis tournée face à maman.
— J'ai été à l'hôpital. Ce premier jour. Matt était trop malade pour y aller, donc j'y suis allée. En gros, on m'a dit ce que je savais déjà : vous aviez tous la grippe, il fallait vous tenir au chaud, vous donner de l'aspirine et vous installer confortablement jusqu'à ce que ça passe. Donc je suis rentrée et c'est ce que j'ai fait.
— As-tu vu Peter ? a demandé maman.
— Non. J'ai parlé à deux femmes là-bas, des infirmières, je crois.
Je me suis détournée pour trouver le courage de lui annoncer la nouvelle.
— Maman, Peter est mort. Ce sont ces infirmières qui me l'ont dit. La grippe a décimé l'hôpital, patients et soignants. Il est mort le week-end précédant le mardi où tu es tombée malade. Je n'en suis pas vraiment sûre, mais je crois qu'en ville beaucoup de gens sont morts. Peut-être même dans tout le pays. Nous avons eu une chance incroyable d'avoir survécu. Enfin, ce n'est pas seulement de la chance. Tu as veillé à ce que nous ayons de la nourriture, de l'eau, un toit et du chauffage. Même Matt, en nous installant dans la véranda alors que nous avions encore du fioul, nous a probablement sauvé la vie : lorsque nous en avons eu besoin, il nous en restait encore.
Maman était là, avec un visage de marbre.
— Je suis désolée. Je ne voulais pas te le dire. D'après les infirmières, il a travaillé jusqu'à la fin. Comme un héros.
— Tous ces héros, je me demande bien à quoi ça sert ! a rétorqué maman en retournant dans la véranda.
Moi aussi, je me demande à quoi ça sert.
30 janvier
Matt est toujours faible, ce qui le contrarie vraiment. Maman n'arrête pas de lui dire que les gens récupèrent à des rythmes différents et qu'il doit être patient.
Mais je crois qu'il ne sera jamais de nouveau à cent pour cent.
Jon a recouvré l'essentiel de ses forces, il est impatient de faire des choses, mais maman essaie de le freiner. A l'exception du jour où j'ai dégagé le toit, il est resté dans la véranda. Depuis qu'il peut faire la vaisselle dans la vieille bassine qu'on a trouvée dans la cave, il n'a même plus à quitter la véranda pour ça.
Maman n'est pas aussi forte quelle le voudrait, mais je sais qu'elle est triste aussi à cause de Peter. Elle m'a obligée à répéter la nouvelle de sa mort à Matt et à Jonny, donc maintenant tout le monde est au courant, mais évidemment c'est maman qui le vit le plus mal.
Ça fait deux semaines que leur fièvre est tombée ; je me suis dit que je pouvais vivre un peu ma vie. Cet après-midi j'ai pris les skis et je suis retournée sur la route pour m'entraîner.
C'était merveilleux de se retrouver seule, dehors, à faire autre chose que l'infirmière ou la femme de ménage. Et depuis mon expédition à l'hôpital, je n'ai cessé de me dire que je devrais améliorer ma technique. Je ne sais pas quand Matt sera assez costaud pour s'y remettre, et il faut que l'un de nous soit capable de parcourir de grandes distances. Il reste donc Jon et moi, et j'ai une longueur d'avance sur lui.
2 février
Maman doit aller mieux. Elle m'a demandé si j'avais oublié mes études.
— Ça n'a pas été dans mes priorités, ai-je répliqué.
— Eh bien, il faut que ça change. Et c'est valable pour tout le monde. Jonny, qu'est-ce qui t'empêche de te remettre à l'algèbre ? Matt peut t'aider. Et je vais perdre tout mon français si je ne révise pas. Il ne faudrait pas que nos cerveaux ramollissent.
— Maman, ai-je protesté, je fais tout le ménage et je skie. Qu'est-ce que tu attends encore de moi ?
— Que tu ne me répondes pas sur ce ton, entendu ? Maintenant, ouvre ton manuel d'histoire et mets-toi au travail.
Heureusement que je ne l'ai pas brûlé. Peut-être aurais-je dû...
4 février
Matt avait décidé d'aller chercher quelque chose dans sa chambre.
Maman a du mal avec l'escalier depuis qu'elle s'est foulé la cheville une seconde fois, donc si elle a besoin d'un truc là-haut, c'est moi qui m'y colle. Jon recommence à monter seulement depuis le week-end dernier. Jusque-là, j'étais la seule à grimper au premier.
— Tu crois que tu es prêt ? a demandé maman à Matt.
— Évidemment, a dit Matt. Si je ne l'étais pas, je ne le ferais pas.
Maman a échangé un regard avec moi, mais quand j'ai voulu me lever pour l'accompagner, elle m'en a dissuadée d'un signe de la tête.
Matt a traversé la véranda, la cuisine, puis le couloir en direction de l'escalier. Je crois que chacun de nous a retenu sa respiration quand on l'a entendu se hisser pesamment sur les marches.
Puis le bruit a cessé.
— Vas-y, m'a chuchoté maman.
Je me suis précipitée vers l'escalier. Matt se tenait quatre marches au-dessus.
— Je n'y arrive pas, a-t-il dit. Merde. Je ne peux pas monter les marches.
— Alors arrête. Descends. Tu essaieras une autre fois.
— Et s'il n'y a pas d'autre fois ? Et si je suis un bon à rien d'invalide pour le restant de mes jours ?
— Tu seras peut-être un invalide, mais tu ne seras jamais bon à rien. Matt, et si ta faiblesse venait de ce que tu as traîné maman et Jonny hors de la véranda cette nuit-là ? Tu y as pensé ? Que peut-être tu as sacrifié ta santé pour leur sauver la vie, et que tu devrais en être fier ? Tu ne te rends pas compte combien tu nous donnes chaque jour. Tu crois que ça m'a amusée de vous soigner tous les trois ? Pas vraiment, vois-tu. Mais je pensais à la manière dont tu fais les choses, sans jamais te plaindre, et j'ai essayé de t'imiter. Donc descends ces marches, retourne te coucher et même si tu n'arrives plus à dépasser ce niveau, sache que tu es la personne la plus forte que je connaisse.
— Qui se ressemble s'assemble, a-t-il conclu.
— Génial. Nous sommes tous les deux des dieux vivants. Maintenant, dis-moi ce que tu veux là-haut et retourne dans la véranda avant que maman ne devienne hystérique.
Il a obéi. Je l'ai suivi des yeux pour être sûre qu'il descendait les marches sans problème, puis j'ai couru à l'étage et j'ai tout de suite trouvé ce qu'il voulait.
Ça va nous tuer si Matt reste aussi faible. Mais il n'a pas besoin de le savoir.
7 février
C'est l'anniversaire de maman.
À Noël, quand elle a partagé ses chocolats avec nous, j'en ai mangé deux sur quatre, et j'ai gardé les autres.
Donc le cadeau d'anniversaire de maman, c'étaient deux bouchées au chocolat.
Jon l'a laissée le battre aux échecs.
Et Matt a fait trois allers-retours entre la véranda et l'escalier.
Elle a dit quelle n'avait jamais eu de meilleure fête d'anniversaire.